L'édition au service des Auteurs

Alma Mahler, sacrée bonne femme

le 20 Nov 2014

Alma-1(Article écrit par Agnès Boucher, rédigé initialement pour Reflets du Temps, 1er novembre 2014)

Alma Mahler ne laisse personne indifférent, du moins pour ceux qui ont entendu parler de cette femme insolite. Certains la détestent lorsque d’autres l’adorent. Les premiers la considèrent comme responsable de la mort prématurée de son premier mari, Gustav Mahler. Les seconds, bien au contraire, la présentent en victime du désir et de l’ambition des hommes, muse d’artistes aux talents multiples. Certains – et surtout certaines – ont même été jusqu’à en faire une icône du féminisme.

J’aurais tendance à dire que les trois sont faux, ou en tous cas, ne tiennent nullement compte des multiples facettes d’une personnalité à la fois empathique et manipulatrice. Alma Mahler privilégiait surtout ses rapports avec les hommes, et surtout les hommes d’exception, voire les génies, en tous cas les hommes célèbres ou en passe selon elle de le devenir. Elle avait un don incomparable pour séduire les artistes installés – pensons à Gustav Klimt, Gustav Mahler, bien sûr – et aussi à flairer ceux qui allaient devenir les références de leur temps : Oskar Kokoschka, Walter Gropius, dans une moindre mesure Franz Werfel.

Alma Mahler n’a pas tué son premier mari, bien évidemment. Et si elle lui a été soumise, ce ne fut que partiellement, toujours de son plein gré, et seulement durant les premières années de leur union. D’ailleurs, soumise, Alma Mahler ne le fut pas davantage avec aucun de ses amants ou conjoints. Auprès de Gustav Mahler, elle a d’abord compris qu’elle possédait la capacité rare d’amener l’autre sur son terrain et de jouer avec lui. Elle en fit l’expérience avec Kokoschka comme avec Gropius, deux hommes qu’elle manipula savamment. Alma Mahler a été avant tout une femme belle – selon les canons de son époque, précisons-le – sans doute intelligente et très certainement cultivée.

Grande musicienne, Alma Mahler n’en fut pas pour autant une compositrice ignorée, ainsi que ses adorateurs la soupçonnent d’être. À la différence de tout artiste, et plus spécifiquement de tout compositeur, Alma Mahler était dotée d’un défaut imparable. Elle était cossarde. Veuve à trente ans, elle ne fit pourtant pas l’effort de se remettre au travail et d’accoucher enfin de la prétendue œuvre que son « effacement » volontaire ou imposé à celle de Gustav Mahler l’empêcha d’accoucher. Il était plus facile de vivre avec le fantasme de ce qu’elle aurait pu être si elle avait suivi les conseils de sa mère et ne s’était pas mariée si jeune. Une Fanny Mendelssohn ne cessa jamais de composer, laissant comme héritage plus de quatre cents partitions, alors qu’elle avait contre elle les préjugés des hommes, en tant que femme, grande bourgeoise, et surtout juive convertie.

Surprenante attitude que celle d’Alma Mahler, laquelle aurait avant son mariage avec Gustav Mahler composé de nombreuses œuvres pour piano ainsi que des lieder, et dont il ne subsiste aujourd’hui qu’une infime partie. La maternité, ainsi que le croyait Clara Schumann, l’aurait-elle rendue stérile, du moins sur le plan esthétique ? Sauf qu’Alma Mahler ne s’est même pas réalisée dans sa vie de mère. Sa troisième fille, Manon Gropius, célèbre pour le Concerto à la Mémoire d’un Ange que lui dédia Alban Berg, ne s’y trompa pas au moment de trépasser, à peine âgée de dix-huit ans : « Tu surmonteras ça [la mort de sa fille Manon], Maman, comme tu l’as toujours fait », lui aurait-elle murmuré malgré les signes d’adoration que sa mère avait pour elle.

Ensuite, il n’est pas totalement exact de prétendre qu’elle fut la muse de tous ces génies. Certes, il est indéniable qu’elle inspira Gustav Mahler. Mais celui-ci était advenu artiste accompli bien avant son mariage, à l’instar d’un Klimt en peinture. Sans elle, l’œuvre du compositeur n’aurait sans doute pas été très différente. En ce qui concerne Gropius, elle ne connaissait pas grand-chose à l’architecture et si elle poussa Werfel à travailler davantage que sa nature indolente ne le permettait, il ne devint jamais un second Thomas Mann. Seul Kokoschka fut sans doute réellement nourri de leur passion. On se souvient des portraits qu’il nous laissa d’elle (Alma Mahler, 1912) (Kokoschka & A. Mahler, 1912) et aussi du fameux tableau La Fiancée du vent (1914).

Alma Mahler était fille du peintre Emil Schindler, et très au fait de l’art pictural. Mais cet amour fusionnel dura trop peu pour penser qu’Alma influença durablement son art.

Enfin, et surtout, Alma Mahler n’a jamais été féministe. Qu’est-ce qu’une féministe, me direz-vous ? Une harpie qui tient les hommes en détestation ? Une femme décidée à se battre pour que ses sœurs aient les mêmes droits que les hommes ? Alma Mahler n’était ni l’une, ni l’autre. Sa vie et surtout ses écrits le prouvent. Car Alma Mahler détestait les femmes, surtout si elles étaient belles et intelligentes. Elles devenaient des rivales. Elle qui fut longtemps la « plus jolie » fille de Vienne, n’avait pas une haute idée de son sexe qu’elle jugeait incapable de création, de génie. Elle le dit à plusieurs reprises dans son journal de jeune fille :

« Mon Dieu, les bonnes femmes, on n’en fera jamais rien – en musique j’entends bien (…) Et moi, petite bonne femme, avec un cœur si petit et une cervelle encore plus petite, moi je veux y accomplir quelque chose ! – Bah !… »

Paradoxe incroyable d’une femme dont l’ambition est de devenir elle-même un génie, d’égaler les plus grands, Wagner notamment qui était son Dieu, et qui se persuade, à l’instar de bon nombre d’hommes, être empêchée par son sexe à toute création. Son mépris des femmes est sans doute le résultat de celui qu’elle avait pour sa mère. Anna Sofie Von Bergen avait été cantatrice, avant de volontairement abandonner son art pour se consacrer à son rôle d’épouse et de mère. Aucune femme ne saura jamais la convaincre que le génie peut habiter son propre sexe, elle qui était d’ailleurs capable de croquer dans son journal de jeune fille des portraits assez saisissants des femmes croisées au fil des soirées de la vie mondaine viennoise.

Ceci dit, Alma Mahler n’en reste pas moins une figure étonnante de la vie artistique du vingtième siècle.


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